Je ne peux pas nager, je fais des cauchemars

2019
Duo Show avec Guillaume Seyller

Nous avons peut-être trop vite oublié ce que les enfants savent bien : dormir comporte des risques. Les égarements d'une conscience sommeillante peuvent nous entrainer dans des lieux aux profondeurs insondables. Angoisse, schizophrénie paranoïa, panique, ne sont peut-être après tout, que les émergences de ces profondeurs dans la vie éveillée.

Je ne peux pas nager, je fais des cauchemars nous plonge dans la tourmente d'un espace peuplé de créatures infâmes. Corps décharnés, peaux béantes et regards sordides sont les figures d'un immonde, littéralement de ce qui n'appartient pas à notre monde. Hélène Hulak et Guillaume Seyller présentent à l'Atelier SUMO une installation à deux visages. Le premier s'offre à nous à travers d'étranges peintures, accrochées çà et là sur une structure en mousse parcourant l'espace de l'atelier. Loin de surfaces picturales offertes à la contemplation, ces objets nous apparaissent très immédiatement comme les peaux de créatures dont nul n'oserait s'aventurer à la taxonomie. De la même manière qu'une peau de bête évoque le cadavre d'un être dont on ne pourra reconstituer la vie que par l'imaginaire, les créatures peintes par Hélène Hulak témoignent d'une absence. Une absence qui agit comme un appel, celui de monstres vivants, aux couleurs acerbes et aux morphologies désarticulées. Ce premier visage est donc celui d'un charnier bio-punk ou l'agressivité des peintures et de la mousse fluo trouvent un écho dans le calme et la placidité des pieds de cire soutenant la structure. Ces moulages d'un pied gauche de Guillaume Seyller tiennent leur étrange réalisme à l'opacité diaphane d'une couche de cire qui laisse transparaître une structure interne en béton. Non sans évoquer les cires anatomiques du XVIIIème siècle, ces embases spectrales soutiennent un ensemble qui comme dans une nouvelle de Lovecraft, témoignerait de l'existence d'un autre monde. Pour pénétrer dans cet autre monde – deuxième visage de l'installation – le visiteur, qui n'est plus simplement un regardeur puisqu'il intègre activement cet ensemble sculptural, est invité à revêtir un casque de réalité virtuelle orné d'antennes. Si l'expérience fut alors celle de l'étrange, face à des forme menaçantes mais inanimées, elle devient celle de l'angoisse, dans un univers où les monstres prennent vie. L'espace de l'atelier, intégralement modélisé en 3D se voit plongé dans une obscurité profonde que seule la présence d'une lampe torche sur la tête du visiteur vient contrarier. Il ne s'agit ici plus d'un charnier, mais bien d'un bestiaire, ou les créatures se mettent à épier les moindres mouvements au rythme d'une respiration qui tient plus de la suffocation que du souffle de vie. Par delà cet univers de peurs et d'angoisses, où l'immersivité du dispositif de VR trouve enfin sa justesse, le travail commun d'Hélène Hulak et Guillaume Seyller ouvre un champ de recherche tout à fait passionnant. Les formes présentes dans l'installation sont issues de va-et-viens entre dessin, modélisation 3D, découpe de texture, peinture, plaquage de texture, de telle manière que les deux visages qui sont l'expérience d'un espace physique et l'expérience d'un espace simulé interagissent activement et créent une confusion qui pourrait être celle d'un rêve éveillé. Il y a donc là un procédé qui questionne très directement les collisions entre peinture et sculpture, dans cette idée qu'un volume dans un environnement 3D ne sera jamais qu'une image repliée sur elle-même, tout comme la surface d'une peinture ne saura jamais atteindre la minceur d'une image.

Alain Barthélémy